« Le français est l’autre langue de la mondialisation »

« Le français est l’autre langue de la mondialisation »

Je voudrais vous faire partager cette interview d'Abdou Diouf publié dans le journal les Idées en mouvement. Renouvelé dans son mandat de secrétaire général de la francophonie à l’occasion du sommet des chefs d’État qui s’est tenu en octobre dernier à Montreux (Suisse), Abdou Diouf, l’ancien président du Sénégal reste, 50 ans après les indépendances, un défenseur acharné de la langue française.

 - Propos recueillis par Jean-Michel Djian -
 

Les Idées en mouvement : Vous venez, en marge du cinquantenaire des indépendances, de fêter également le quarantième anniversaire de la naissance de l’Organisation internationale de la francophonie. Quel bilan tirez-vous de votre action, comme celle de vos prédécesseurs ?

Abdou Diouf : Le bilan est très positif. En 40 ans, l’Organisation internationale de la francophonie a enregistré des acquis indéniables : elle est devenue forte, moderne, audacieuse. Elle demeure une institution qui aborde les questions politiques tout en menant des projets concrets au bénéfice des populations. Ses actions sont reconnues et saluées par la communauté internationale.

D’une manière plus générale, il faut dire que la francophonie est attractive, sans doute parce que l’engouement pour la langue française dans le monde reste croissant. Il n’y a qu’à regarder le nombre de pays qui veulent adhérer à notre organisation ! Comme les Émirats arabes unis qui viennent d’obtenir le statut d’observateur lors du dernier sommet de la francophonie. Nous sommes tout de même aujourd’hui 70 États et gouvernements membres, représentant tout de même – si on s’appuie sur la dernière étude parue 1 – plus de 220 millions de personnes qui peuvent se définir francophones.

Quelles sont les priorités que vous allez mettre en œuvre dans votre nouveau mandat ? Quelle place les enseignants doivent-ils prendre dans l’action engagée ?

Mes priorités sont dictées par les instances de notre organisation, et en priorité par les chefs d’État et de gouvernement. Ces derniers nous ont donné, lors du dernier sommet de la francophonie, un carnet de route très clair pour les années à suivre. En adoptant la déclaration de Montreux, ils nous ont fait part de leurs priorités : la francophonie au sein de la gouvernance mondiale, le développement durable, la langue française et l’éducation.

Déjà en 2009, les ministres avaient adopté la programmation de l’OIF pour la période 2010-2013. La langue française occupe sans aucun doute une place à part. Elle est le ciment de notre organisation et pourtant, avant le sommet de Bucarest en 2006, elle n’avait jamais figuré au centre des débats de l’OIF. C’est pourquoi j’ai remis ce dossier au centre de nos préoccupations. Parce que la langue française est notre bien commun, comme disait le président Senghor, c’est « le trésor trouvé dans les décombres de la décolonisation ».

La langue française est la responsabilité de tous et chacun, et en priorité celle des enseignants qui peuvent nous aider à construire la francophonie de demain. Je compte beaucoup sur eux. Je voudrais, avec nos amis Québécois, créer en 2012 un grand forum de la langue française, un lieu où la société civile (celle des enseignants, des écrivains, des artistes notamment) se retrouve et discute. Il devient nécessaire de ne pas cantonner la francophonie à des rendez-vous institutionnels trop éloignés des réalités francophones.

Avez-vous le sentiment que la langue française et ses valeurs ont de l’avenir ?

Absolument ! On dit toujours que l’anglais est la langue de la mondialisation. Ce à quoi je réponds que le français est l’Autre langue de la mondialisation. Prenez l’exemple du dialogue des civilisations que la francophonie a entamé avec les autres aires linguistiques : francophones, hispanophones, lusophones (portugais), arabophones et anglophones dialoguent et échangent, et ce faisant, apprennent à mieux se connaître. La mondialisation que nous connaissons est déséquilibrée, uniformisatrice et peu soucieuse de diversité

culturelle et linguistique. Le combat de la francophonie est de rééquilibrer cette tendance, notamment en prônant le plurilinguisme, l’équité, plus de justice et de solidarité.

Quelle synergie peut-il y avoir entre l’Afrique et la francophonie aujourd’hui sur le terrain, au vu des crises qui se développent sur le continent ?

S’agissant de la Côte d’Ivoire, je suis là pour rappeler que les États et gouvernements que je représente s’attachent à respecter et faire respecter les processus démocratiques et leurs transparences. Je condamne fermement tout recours à la violence et tout acte remettant en cause le choix souverain du peuple ivoirien. En Guinée, force est de constater qu’au final, le processus électoral s’est bien déroulé.

Quant aux synergies, elles sont évidentes puisque la francophonie est née en Afrique. Ensuite, il faut rappeler que l’Afrique constitue un réservoir important et essentiel en termes de locuteurs. Ce nombre pourrait même tripler, d’après les évaluations, dans les 40 prochaines années, grâce à l’évolution démographique de nos pays et aux progrès de la scolarisation.

Pour que cette statistique se réalise, il faut évidemment que les jeunes Africains continuent d’apprendre le français et qu’ils en éprouvent l’utilité. En ce qui nous concerne, nous sommes résolus à poursuivre notre action en faveur de l’enseignement du français et en français sur le continent africain, comme le permet notre projet pilote de formation à distance des maîtres du primaire (Ifadem). Voilà un projet qui associe l’Agence universitaire de la francophonie autour du perfectionnement des compétences des instituteurs. Ils sont 2 000 a en profiter au Bénin, au Burundi et, dès que le contexte s’y prêtera, à Madagascar et Haïti.

Et c’est sans compter sur nos centres de lecture et d’animation culturelle qui restent un véritable outil pédagogique à la disposition des jeunes générations.

L’Afrique de demain, c’est aussi un continent où les droits de l’Homme, l’État de droit et la démocratie sont renforcés. La francophonie agit dans ce domaine depuis 1989 et elle continuera résolument à agir dans ce sens. Les chemins de la francophonie et de l’Afrique sont, aujourd’hui comme hier, intimement liés.

 

1.La langue française dans le monde en 2010, coédité par l’OIF et Nathan.

© Patrick Lazic/OIF

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