Chronique d'une eurodéputée n°13 - De retour de Tunisie

Chronique d'une eurodéputée n°13 - De retour de Tunisie

Du 19 au 23 mai dernier, j'étais en Tunisie à la tête d'une délégation de la GUE/ NGL (Gauche Unitaire européenne- Gauche Verte Nordique) et je voudrais vous faire partager mes premières impressions. Avec mes collègues Paul Murphy du Parti socialiste irlandais, Joao Ferreira du Parti comministe portuguais et Giorgos Toussas du Parti communiste grec, nous avons choisi de silloner la Tunisie pour voir la réalité des problèmes auxquels sont confrontés le peuple tunisien. En quatre jours, ce fut un vrai défi à relever, un voyage fatiguant et même éprouvant mais riche d'enseignements.

Nous avons commencé notre mission à la frontière tuniso-libyenne en visitant les camps de la Choucha, puis nous nous sommes rendus à Gafsa et Redeyef pour rencontrer les syndicalistes, victimes de la répression du mouvement social de 2008. Nous sommes ensuite allés à Kasserine, ville martyre puisque c'est celle qui a compté le plus de morts (plus de 60) dans les jours qui ont précédé la chute du dictateur. Nous avons terminé notre périple à Tunis en rencontrant des acteurs de la révolution tunisienne (syncalistes, jeunes et notamment jeunes chomeurs diplômés, blogeurs, féministes et défenseur(se)s des droits de l'Homme).

Le processus électoral
C'est pendant notre visite que la Commission électorale, présidée par mon ami Kamel Jenjoubi, a proposé le report des élections de l'Assemblée constituante du 24 juillet au 16 octobre. Le Président de la République a refusé ce report mais le Premier ministre a ensuite fait des déclarations plutôt favorables aux propositions de la Commission électorale.
Partis avec le sentiment que la date du 24 juillet devait plutôt être maintenue pour tenir les promesses du gouvernement transitoire, nous sommes revenus en comprenant les positions de la Commission électorale.

En effet, tout reste à faire et certaines questions méritent d'être posées.
- Pourquoi d'abord avoir attendu si longtemps pour mettre en place la Commission électorale, qui doit se substituer au ministère de l'Interieur encore largement aux mains des RCDistes, et vouloir maintenir à tout prix les élections en juillet ?
Des centaines de milliers de personnes ne sont pas inscrites sur les listes électorales. Nombre d'entre elles n'ont même pas de cartes d'identité. Il faut recruter et former le personnel de la Commission, trouver des milliers de scrutateurs. Le tout en moins de deux mois ?
Près de 80 partis politiques se sont créés depuis le début de la Révolution dont une quinzaine seraient infiltrés par d'anciens membres du RCD. Certains partis bénéficient visiblement de mannes financières extérieures. Certains bénéficient de relais locaux notamment dans les mosquées. A qui vont donc profiter ces élections précipitées si le peuple tunisien n'a pas le temps de s'emparer du débat démocratique ?
La liberté d'expression peine encore à se mettre en place notamment dans les médias publics et le système policier est loin d'être totalement mort.

Les tensions à la frontière tuniso-libyenne.
C'est dans les camps que nous avons visité qu'ont eu lieu, au lendemin de notre visite, des incidents qui ont coûté la vie à plusieurs personnes.
A la suite d'un incendie dont les origines restent indéterminées et pour lesquelles j'aurais, au vu des informations recueillies sur place, plutôt tendance à privilégier la thèse de l'accident, des incidents ont éclaté entre la population tunisienne et les réfugiés.
Or, au moment où on nous bassine, passez moi l'expression, avec les 23 000 Tunisiens qui menacent l'Europe d'invasion via l'île de Lampedusa, les Tunisiens ont su faire preuve d'un immense effort de solidarité. Des 800 000 personnes ayant fui la Libye, 400 000 sont arrivées en Tunisie, petit pays de 10 millions d'habitants.
Un immense effort a été accompli pour permettre aux déplacés de rentrer chez eux (notamment en Egypte et au Pakistan).
Ceux et celles qui sont encore dans les camps aujourd'hui sont des demandeurs d'asile (Erythréens, Ethiopiens, Ivoiriens, Somaliens et Irakiens). Ils sont entre 3 000 et 5 000 et le Haut Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés (UNHCR) peinent à finaliser les dossiers faute de pays d'accueil.

L'Union européenne se grandirait en accueillant ces réfugiés.

Elle pourrait aussi réellement accompagner la transition démocratique et soutenir économiquement la Tunisie ravagée dans le centre et le sud du pays par les conséquences de la guerre en Libye et par la fuite des touristes dont on peut se demander pourquoi ils sont moins enclins à venir que sous l'ére Ben Ali.
Or, toujours selon les informations sur place, aucun centime de l'aide promise par l'UE ne serait arrivée en Tunisie. Pire, la balance est même dans l'autre sens puisque la Tunisie a honoré le paiement de sa dette en avril dernier à hauteur de 410 millions alors qu'une partie de celle-ci est une dette odieuse au sens international du terme qui est allée directement dans les poches du clan Ben Ali-Trabelsi. Lors de notre passage à Tunis, nous avons pu participer à un meeting de Raid ATTAC Tunisie demandant un moratoire de cette dette jusqu'à la tenue d'élections démocratiques et à l'organisation d'un audit transparent. La jeunesse et la diversité des participants nous a enclins à l'optimisme pour cette bataille.

Les peuples européens et tunisiens, victimes des mêmes politiques, ne peuvent qu'être solidaires.

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Eurocitoyenne, le site internet de Marie-Christine Vergiat, Députée Européenne Front de Gauche