Chronique d'une eurodéputée n°16 - Tunisie : mes impressions au retour de la mission d'observation électorale

Chronique d'une eurodéputée n°16 - Tunisie : mes impressions au retour de la mission d'observation électorale

J'ai participé avec 14 autres eurodéputé-e-s, de tous les groupes politiques à la mission d'observation des élections de l'Union européenne en Tunisie, première mission officielle de l'UE dans ce pays. L'impression la plus forte que nous avons partagé, c'est la joie et la fierté des Tunisiens de voter librement pour la première fois.
J'ai choisi d'aller à Redeyef et Gafsa au Sud-Est de la Tunisie, où ont eu lieu les mouvements de révoltes sociales de 2008, prémices en quelque sorte de la révolution tunisienne. Comme tous les observateurs, nous n'avons pas constaté de fraudes massives mais plutôt des incidents relativement mineurs ressemblants à ceux qui sont inhérents à toute élection et surtout dus à l'inexpérience des Tunisiens. La démocratie ne s'apprend pas en un jour...

Combien de Tunisien-ne-s ont réellement voté. Le chiffre de 90 % ne prend en compte que ceux (et celles) qui se sont inscrit-e-s sur les listes électorales. Sans doute plus vraisemblablement 70 % des électeurs. C'est plutôt bien pour une première expérience de démocratie.
Cependant nombre de jeunes sont venus nous dire qu'on leur avait volé leur révolution et ils étaient amers par rapport au processus électoral. Et sans être absents du processus électoral, il me semble que proportionnellement à leur part dans la population tunisienne, ils ont été relativement moins nombreux à voter.

Au delà de ces constats de forme globalement positifs, les résultats sont là. Nous pouvons les trouver relativement peu satisfaisants mais au lieu de lancer des anathèmes, il vaut mieux essayer de les analyser et de les comprendre.
D'après nombre de témoignages reçus, beaucoup de Tunisiens ne se sont pas retrouvés dans l'opposition entre modernistes et islamistes.
Sans doute faut-il rappeler que la Tunisie est un pays arabo-musulman fier de son histoire et de sa culture. Nombre de partis dits modernistes et progressistes l'ont sans doute trop vite oublié et ont fait l'erreur d'abord de se diviser et ensuite de diaboliser Ennahdah qui a, au contraire, surfé sur ce sentiment d'appartenance nationale dans un pays très marqué par le nationalisme arabe (comme en témoigne le nombre de listes s'y référant).
L'histoire arabo-musulmane de la Tunisie est sans doute un concept que l'on peut discuter mais en brandissant la laïcité contre Ennahdha, les progressistes ou ceux qui se revendiquaient comme tels ont braqué nombre de Tunisiens. Après 50 ans de laïcité proclamée et de lutte contre les islamistes, ce pays reste marqué par l'influence religieuse. Et les barbus d'aujourd'hui n'y sont pas pour grand chose. Je n'ai à aucun moment ressenti un sentiment de peur et je n'ai vu que très peu de niqabs mais j'ai vu des quartiers entiers où les hôtels et les restaurants n'ont pas le droit de vendre de l'alcool, interdiction posée sous Ben Ali.

Cette campagne, un peu hors sol, a aggravé la cassure sociale et la cassure économique et politique entre le Nord (et tout particulièrement la côte et la région de Tunis) et le Sud, ou plus exactement le Sud Ouest (la région où a éclaté la révolution tunisienne et qui a voté le plus massivement pour les partis musulmans notamment à Siddi Bouzzid). Cette cassure existe aussi au Nord et à l'Est entre quartiers riches et populaires (comme de ce côté-ci de la Méditerranée).
Cela ne veut pas dire qu'Ennahdha n'a pas utilisé des moyens de pression qui, pour nous sont contestables et notamment les mosquées, mais il serait sain que certains se rappellent ce qui se passait dans nos églises il n'y a pas si longtemps et ce qui se passe encore dans un certain nombre de pays européens. Je ne supporte pas le deux poids deux mesures vis à vis des religions qui ne traitent pas le christianisme et plus particulièrement le catholicisme comme la religion musulmane. C'est de l'ethnocentrisme aux relents de colonialisme.

Restent les provocations salafistess, sans doute plus sûrement orchestrées par les anciens RCDistes que par Ennahdha comme cela fut vraisemblablement le cas avec la diffusion de Persépolis par une chaine, qui est tout sauf blanche comme neige, puisqu'elle a soutenu sans faille le régime Ben Ali jusqu'au 14 janvier.
Cela ne veut bien évidemment pas dire qu'il ne faut pas être vigilants. Il faut comprendre les peurs réelles notamment d'une partie des femmes tunisiennes surtout parce que les provocations semblent se multiplier avec les agressions dont des femmes sont victimes en raison de leurs tenues vestimentaires.

Mais nous devons d'abord respecter le choix du peuple tunisien et ne pas leur plaquer des clichés généraux sur le monde dit arabo-musulman. Tout aussi complexe et diversifié que le monde dit occidental.

Une nouvelle Constitution va être mise en place et de nouvelles élections nationales et locales devraient avoir lieu dans un an. Sachons profiter de ce délai pour réfléchir aux relations que nous voulons mettre en place avec nos amis du sud de la Méditerranée.

Marie-Christine Vergiat

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Eurocitoyenne, le site internet de Marie-Christine Vergiat, Députée Européenne Front de Gauche