Comment l’Europe a perdu tout sens du commun

Comment l’Europe a perdu tout sens du commun

Tribune parue dans Le Patriote (Édition de la Semaine du 2 au 8 décembre 2016)

L’Union européenne traverse une crise d’une ampleur inégalée dans son Histoire.

Il faut revenir en arrière pour tenter de comprendre pourquoi l’UE a renoncé à construire une « Europe des communs », c’est-à-dire basée sur des valeurs communes, dont la première est la solidarité.

Au départ, le compromis historique entre socialistes, libéraux et conservateurs a reposé, au moins en théorie, sur le fait que la construction européenne, purement économique au départ, maintiendrait la paix et conduirait ipso facto à la prospérité économique et donc au progrès social.

Certains expliquent que le ver était dans le fruit dès l’origine avec la mise en œuvre du « Marché commun », renforcé avec la signature de l’Acte unique, puis par le Traité de Maastricht. D’autres considèrent que le Traité de Maastricht a été une nouvelle étape pour avancer vers la construction d’une Europe politique.

Il faut se rappeler qu’au début des années 90, l’UE était largement dominée par des gouvernements « sociaux-démocrates ».

Que s’est-il donc passé pour que, 25 ans plus tard, on en soit arrivé là ?

En 1989, la chute du mur de Berlin a profondément bouleversé les équilibres.

Tony Blair et Gerhard Schröder, respectivement Premier ministre britannique et allemand, ont alors prôné une troisième voie, entre socialisme d’État et économie de marché, qui n’en fut pas une et qui a conduit à ouvrir la voie à un ultra-libéralisme totalement débridé via lequel toute régulation de l’Etat était à proscrire.

Les « nouveaux entrants », issus de l’ancien bloc de l’Est, furent rapidement intégrés mais durent subir des cures d’austérité avant la lettre et « leur économie dirigée » fut livrée aux appétits des spéculateurs sans le moindre garde-fou. Ces pays le paient encore : ils sont, à de rares exceptions près, parmi les plus pauvres de l’UE.

Au même moment, la mise à mal des services publics constitue un exemple significatif de  ces évolutions. Les services publics sont un puissant vecteur de cohésion sociale. Ils sont "garants/gérants de biens communs" (protection sociale, santé, éducation, transports …). Ils sont les principaux outils de l'intervention publique et sont la clé de l'égalité entre territoires et entre citoyens.

Ces services publics ont été, au départ, considérés hors du champ de la construction européenne. Les « services économiques d'intérêt général » (SIEG) étaient clairement exclus du Traité de Rome et, à l’époque, il n’a même pas paru nécessaire de parler des autres services publics tant les préoccupations des « Pères fondateurs » étaient éloignées de ce qui faisait alors consensus en ce qui concerne le rôle de l’État. 

Or, en 1992, quand on a fait le bilan de la construction du «Marché unique », on s’est rendu compte que les grands services publics (et notamment ceux dits « de réseau » comme l'énergie, les transports et les télécommunications) étaient les seuls à échapper au cadre de l’Acte unique et donc au Marché.

Devenus « services public marchands », les SIEG ont donc été peu à peu « libéralisés » dans « l'intérêt des consommateurs » pour faire baisser les prix grâce à la « concurrence libre et non faussée».

On sait ce qu’il en est advenu. Les usagers sont peu à peu devenus des clients, des consommateurs et les services publics ont été ramenés à « une fonction d’amortisseur » pour les seuls « publics défavorisés ». Il fallait à tout prix réduire l’intervention de l'État et la ramener à ses « fonctions régaliennes » (sécurité, police, justice).

Et aujourd’hui, même ces fonctions sont mises en cause notamment par des « partenariats public/privé » que l’on voit fleurir partout. Rien ne semble plus devoir échapper au marché et la compression des finances publiques aggrave encore le mouvement.

C’est une fuite en avant que rien ne semble plus devoir enrayer. Toute idée d’Europe sociale semble désormais appartenir au passé. Margaret Thatcher et son TINA (There Is No Alternative) semble avoir gagné chez tous ceux qui nous gouvernent.

La crise de 2008 qui aurait pu conduire à un sursaut n´a, au contraire, fait qu’aggraver le phénomène. La crise de la dette privée (les banques) a été transformée en crise de la dette publique (les États) et au nom de cette tyrannie de la dette, il faut sans cesse encore plus réduire les dépenses publiques.

L’exemple de la Grèce est le symbole ou la caricature de tout renoncement à l’intervention publique et, pis encore, à la possibilité d’alternative. Toutes les propositions du gouvernement Tsipras ne répondant pas aux présupposés des recommandations énoncées tant par la Commission européenne que par les ministres de l’économie de la zone euro ont été balayées sans le moindre examen et continuent de l’être.

Et la soi-disant crise des migrants qui est, en réalité, le résultat de l’absence de toute volonté des Etats de faire face ensemble à l’arrivée des réfugié-e-s, est un nouveau révélateur de ce refus de construire une « Maison commune ».

Alors oui, l’Europe vit une crise existentielle mais faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain et renoncer à toute alternative ou s’agit-il pour la Gauche européenne de relever le défi d’une autre Europe pour faire face aux nombreux enjeux qui sont devant nous ?

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Eurocitoyenne, le site internet de Marie-Christine Vergiat, Députée Européenne Front de Gauche