Entretien pour Trait d’union sur les droits des femmes

Février 2014 -  J’ai coutume de dire que l’Union européenne est capable du meilleur comme du pire et qu’en ce moment, elle nous montre son pire visage. La question des droits des femmes illustre bien cela. Peu de gens le savent mais l’égalité salariale était inscrite dans les Traités européens dès 1958. Mais ce n’est qu’en 1975 que cela a été traduit dans des directives sur l'égalité de rémunération, puis de traitement. En 1997, les compétences de l’UE ont été élargies aux discriminations et aux violences mais non avec des compétences dures comme en matière économique; seulement pour encourager les Etats-membres à agir.

On peut noter que le Parlement européen a adopté en 2002 une résolution incitant les Etats à légaliser l’avortement.

Le rappel de ce contexte est important pour comprendre ce qui s’est passé au Parlement européen ces dernières semaines et pour réfléchir à la façon dont ces questions peuvent être abordées pendant la campagne des européennes.

Il faut ajouter qu’à la veille des élections, le groupe politique qui est en passe de perdre le plus de sièges (sans doute une soixantaine) est le groupe du PPE (Parti populaire européen), au profit de l’extrême droite bien sûr. Ce sont leurs député(e)s, les eurosceptiques et ceux de l’extrême droite qui ont rejeté le rapport de la socialiste portugaise Edite Estrella sur la santé et les droits sexuels et génésiques sous la pression d’un lobbying émanant surtout d’Italiens, d’Espagnols et de Français utilisant exactement les mêmes arguments que ceux que nous avons vu fleurir en France avec les ultras de la manif pour tous maniant la désinformation comme arme de propagande et faisant croire entre autres que l’on allait obliger les enfants à apprendre à se masturber.

Cela cache-t-il une évolution de fond de la droite européenne comme on le voit en France au sein de l’UMP. Seul l’avenir nous le dira mais force est de constater que le lobby catholique relève de plus en plus la tête au sein du Parlement européen comme en témoigne notamment la multiplication des interventions pour défendre les chrétiens partout à travers le monde.

La manœuvre consistant à se retrancher derrière les compétences des Etats qui a réussi pour le rapport Estrela a cependant échoué pour le rapport de la verte autrichienne Ulrike Lunacek contre l'homophobie et les discriminations fondées sur l'orientation sexuelle et l'identité de genre.
 
Et il en a été de même lorsqu’ils ont tenté d’empêcher le débat demandé par la GUE/NGL (Gauche unitaire européenne/ Gauche verte nordique) sur le droit à l’avortement en Espagne. Ce débat a même été plutôt nuancé à l’image de la législation dans la majorité des Etats membres qui ont tous plus ou moins légalisé l’avortement à l’exception de Malte, de l’Irlande et de la Pologne.
La proposition du gouvernement Rajoy est donc une tentative de retour en arrière inédit au sein de l’UE. Après l’échec polonais, pour la 1ère fois, dans l’Union européenne, le droit à l’avortement risque de régresser. Le projet n’est pas encore voté, la mobilisation s’intensifie en Espagne et ailleurs et il est vrai que quelques voix discordantes se font entendre dans la droite espagnole.
Ces questions doivent donc prendre toute leur place au sein de la campagne des européennes. Au-delà de la clause de l’européenne la plus favorisée que nous avons défendue en 2009, nous devons exiger une clause de non régression des droits valant pour les droits des femmes mais plus largement pour l’ensemble des droits fondamentaux et notamment pour les droits sociaux tellement malmenés actuellement du fait des conséquences des politiques austéritaires.

Comment définis-tu la place des  immigrés dans la campagne européenne à venir au vu de ton expérience au Parlement ?

Pour moi, la question de l’immigration doit avoir une place centrale dans la campagne des européennes, elle est la plus symbolique de la relation que nous devons avoir à l’autre, le différent ou supposé comme tel.
Les réactions européennes après le référendum en Suisse sont, de ce point de vue, caricaturales. « Comment les Suisses osent-ils nous traiter nous Européens comme des immigrés ? » Et bien, c’est juste l’arroseur arrosé. C’est le résultat de l’instrumentalisation des peurs et de la haine de l’autre.
Il faut cesser d’être sur la défensive en ce domaine. Dire la vérité. Non, nous ne sommes pas envahis par les immigrés. Les ressortissants des pays tiers ne représentent que 4 à 5 % de la population européenne contre 13,4 % aux Etats unis et 21,4 % au Canada. Nous sommes dans la moyenne de l’OCDE notamment en France. Le vrai sujet est la solidarité entre les Etats membres de l’UE car 77 % de cette population dite immigrée est concentrée dans les cinq pays les plus peuplés de l’UE mais la France, deuxième pays de l’UE par son poids démographique n’est que 5ème en ce domaine.
Dans un monde qui se globalise, les femmes et les hommes doivent pouvoir circuler au moins aussi librement que les marchandises et les capitaux et la vieille Europe dont le poids démographique ne cesse de régresser en a besoin. Il faut démolir l’Europe forteresse qui a déjà coûté la vie plus de 20 000 personnes en Méditerranée.
Et affirmer haut et fort que la diversité culturelle est une richesse au sein du continent européen tout comme dans nos relations avec les autres pays du monde. Après les espoirs suscités par ce qu’il est convenu d’appeler « les printemps arabes » vis-à-vis desquels l’UE a été au mieux passive et au pire destructrice, nous devons, plus que jamais, porter la vision d’une autre Europe qui mette au cœur de ses politiques, la solidarité entre ses peuples, ses territoires et avec le reste du monde.

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Eurocitoyenne, le site internet de Marie-Christine Vergiat, Députée Européenne Front de Gauche