Quelques impressions au retour de Tunisie

Quelques impressions au retour de Tunisie

J'étais en mission d'observation électorale pour le Parlement européen lors des élections législatives en Tunisie du 26 octobre 2014 dernier et je voulais vous faire part de quelques commentaires.

Avec ces élections législatives, la Tunisie a franchi une nouvelle étape vers la démocratie après la mise en place de sa nouvelle Constitution.

Pour ces élections, l'Union européenne a déployé plus de 120 observateurs qui se sont ajoutés à d'autres observateurs internationaux mais aussi et surtout à de très nombreux observateurs nationaux issus de divers mouvements de la société civile tunisienne et aux représentants des partis.

Au vu de ces observations, sur le plan technique, ces élections se sont bien passées.

Sur le sol tunisien, rien n'a été relevé, me semble-t-il, qui ne soit différent de ce que l'on relève dans n'importe quel processus électoral. Des contentieux sont d'ailleurs en cours et le résultat définitif des élections sera proclamé à l'issue de l'examen de ceux-ci fin novembre.

Il n'en est pas de même pour les Tunisiens de l'étranger et l'on peut espérer que les nombreux dysfonctionnements constatés seront corrigés pour les élections présidentielles.

Par rapport à 2011, plus d'un million d'électeurs nouveaux ont été inscrits sur les listes électorales, soit plus de 5 millions d'électeurs, mais cela reste très en-deçà des plus de 7 millions de Tunisiens en âge de voter. C'est au regard de ces chiffres qu'il faut regarder la participation électorale de 65%.

Autre élément marquant : le très grand nombre de candidats (plus de 1 300 listes dont 40% d'indépendants).  Cela n'a sans doute pas facilité le choix des électeurs mais paraît normal dans un pays où la démocratie commence à peine à se mettre en place.

La campagne a été calme et même trop calme nous a-t-on dit : c'est un élément significatif. Elle a notamment été dominée par un débat bipolaire entre "islamistes" et "laïcs" qui a permis aux deux principaux partis d'évacuer les vrais débats qui étaient à la base de la Révolution tunisienne : les questions économiques et sociales. De mon point de vue, cela explique largement la question de la non-participation de certaines catégories de la population et notamment celle des jeunes qui était visible à l'œil nu quand on faisait le tour des bureaux de vote. C'est un mauvais signal.

Les médias tunisiens n'ont sans doute pas été à la hauteur, coincés entre une législation très restrictive appliquée surtout par les médias publics et la loi de l'argent qui explique en grande partie le résultat de l'UPL (Union Patriotique Libre) arrivé en 3e position, alors que ce parti n'est que l'outil d'un milliardaire qui a fait fortune en Libye.

Au final, le système politique tunisien se retrouve dominé par deux grands partis : Nidaa Tounes et Ennahdha. Notons que ce dernier perd des voix et des sièges mais est loin de s'effondrer (65 sièges contre 81 auparavant). Seuls deux autres partis pourront constituer un groupe parlementaire dont nos amis du Front populaire. Je m'en félicite et la GUE/NGL souhaite travailler avec eux dans le cadre notamment des relations UE/Tunisie. J'ai appris avec beaucoup de plaisir l'élection de Fathi Chamkhi, président de RAID ATTAC Tunisie, avec qui j'ai souvent travaillé, notamment sur la question de la dette, de Mongi Rahoui, brillamment réélu ou encore de Mbarka Brahmi, la veuve de Mohamed Brahmi.

Aucun parti n'a la majorité absolue. Cela permettra peut-être de dépasser des débats stériles mais fait craindre une cohabitation à la tunisienne tant le social-libéralisme de Nidaa Tounes semble compatible avec l'islamo-libéralisme d'Ennahda.

Rien ne sera figé dans les semaines qui viennent car des élections présidentielles vont avoir lieu le 23 novembre et il faut d'ailleurs relever qu'Ennahda n'a pas présenté de candidat à ces élections ; le jeu politique s'annonce compliqué.

Beaucoup d'acteurs nous l'ont dit sur place. Il faut continuer d'être vigilants sur beaucoup de choses : mise en place des institutions, réforme des médias, de la justice et de la police, réponses aux revendications portées par la société civile.

La Tunisie reste un exemple pour la région. Elle est dans une phase de transition démocratique qui nécessite du temps. En France, il a fallu 80 ans pour asseoir la République après la Révolution française. Evitons donc de jouer les donneurs de leçons et de transposer nos grilles de lecture.

 

Image : © Agence Tunis Afrique presse

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Eurocitoyenne, le site internet de Marie-Christine Vergiat, Députée Européenne Front de Gauche