Tunisie : trois ans après, la Révolution à nouveau sur les rails

14/01/2014 - La Révolution tunisienne fête aujourd'hui ses trois ans. Trois ans depuis que Ben Ali s'est réfugié chez son allié saoudien et que le peuple tunisien apprend à se gouverner, avec les embardées et autres sorties de route qu'une telle voie courageuse comporte. Les cas égyptien, libyen et syrien sonnent d'ailleurs comme autant de coups de semonce. Un bilan de la voie tunisienne s'impose donc et je vous livre ici mon analyse de la situation, alimentée par les déplacements que j'ai pu effectuer ces derniers mois dans ce pays ainsi que par les échanges que j'ai eu avec des militants politiques et de la société civile tunisienne.

La sortie de crise politique

Depuis février 2013 et l'assassinat de Chokri Belaïd, suivi en juillet de celui de Mohamed Brahmi, on pouvait craindre que le champ politique tunisien soit condamné à la violence et à l'enlisement. Le bras de fer qu'ont mené un certain nombre de députés contre l'emprise d'Ennahda au premier rang desquels nos amis du Front populaire tunisien, l'appui que leur a apporté la société civile et notamment l'UGTT (Union générale tunisienne du travail) et la LTDH (Ligue tunisienne des droits de l'Homme) ont débloqué la situation.

Le pays est en passe de se doter d'une Constitution. Depuis le 3 janvier, les 146 articles du projet de Constitution sont à l'étude et font l'objet de débats passionnants et légitimes. Des compromis ont été trouvés (l'Etat tunisien sera désormais le "protecteur du sacré" et l'islam la religion du pays mais nullement une source de droit) et surtout des avancées incontestables ont été réalisées (l'accusation d'apostasie est interdite, l'égalité hommes-femmes garantie et l'objectif de parité dans les assemblées élues assuré). En dix jours, une centaine d'articles de la Constitution ont été approuvés et il en reste encore une quarantaine à débattre. Certains points sensibles sont encore débattus, notamment l'indépendance de la justice, mais une chose est d'ores et déjà sûre : cette Constitution représente une avancée démocratique incomparable dans région.

Le gouvernement mené par Ennahda a enfin démissionné. Medhi Jomâa, un technocrate issu du gouvernement sortant, a permis à Ennahda de sauver la face et devient le cinquième chef de gouvernement tunisien depuis le début de la Révolution. Il a pour charge d'expédier les affaires courantes jusqu'aux prochaines élections législatives.

Même si je regrette les faux procès faits à l'ISIE et à son Président, l'instance électorale chargée de préparer les élections législatives et présidentielles a enfin été mise en place le 9 janvier, ouvrant concrètement la voie à un scrutin dans les mois à venir. Les élections qui auront lieu dans le courant de l'année départageront la nébuleuse Nidaa Tounès qui intègre de nombreux éléments de l'ancien régime RCD, Ennahda et son bilan, et nos camarades du Front populaire.

Des problèmes socio-économiques persistants

Mais si la crise politique semble se dénouer peu à peu, les difficultés économiques persistent voire s'aggravent.
Des manifestations ont d'ailleurs éclaté à Kasserine et près de Sidi Bouzid, berceau de la Révolution, du fait de l'entrée en vigueur d'une série de taxes sur les moyens de transports.
Dans un contexte de chômage élevé (16% en moyenne, 30% chez les jeunes diplômés), de forte inflation (6%), de croissance bien inférieure à son potentiel (3% en 2013) et de sous-utilisation du budget alloué au développement, ces mesures revenaient à mettre sous l'eau la tête de Tunisiens déjà bien en difficulté. Rajoutons à cela le problème de la dette, un de mes chevaux de bataille, qui progresse à une lenteur désespérante, et alors le ras-le-bol des régions périphériques tunisiennes prend tout son sens.
La responsabilité de l'UE et de ses Etats-membres est lourde en ce domaine. Loin d'avoir accompagnée la Tunisie vers la transition démocratique, elle a alourdi sa dette (l'UE et la France sont les premiers créanciers de la Tunisie) et elle a remis sur la table les mêmes accords de libre-échange que sous Ben Ali. Le nouveau premier ministre risque même d'accélérer le processus d'accord avec l'UE sans attendre le résultat des prochaines élections.

Une question sécuritaire instrumentalisée

Du fait des assassinats politiques et des attaques terroristes dont la police et l'armée ont fait l'objet, la question sécuritaire s'est posée avec force ces derniers temps. Les agissements des fous de Dieu, un temps ménagés par le gouvernement, ont malheureusement occulté les enjeux de la justice transitionnelle et du nécessaire assainissement de l'armée et des ministères de l'Intérieur et de la Justice.
Exemple parmi tant d'autres, le harcèlement policier mené contre le rappeur Weld El 15 est représentatif des persécutions infligées aux artistes et aux jeunes, bien souvent au nom d'une hypocrite lutte contre la consommation de cannabis (les usagers, pour la plupart des jeunes issus des quartiers populaires, représentent ainsi un tiers des prisonniers tunisiens !). La liberté d'expression en Tunisie, sous toutes ses formes, est encore loin d'être acquise.

La Tunisie poursuit donc une phase de bouleversements historiques profonds. Les caractériser de manière définitive est un exercice pour le moins périlleux. Pour autant, l'optimisme dont je veux vous faire part pour conclure s'appuie d'une part sur les acquis de la Révolution, qui démontrent que le monde arabe n'a pas qu'une alternative entre dictature et obscurantisme quoiqu'ont pu en dire des esprits chagrins, et sur la vigilance permanente d’une société civile bouillonnante qui a su à chaque fois, y compris après les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, dire non à la violence et à l’extrémisme.
De ce côté-ci de la Méditerranée comme du nôtre, on ne lâche rien.

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Eurocitoyenne, le site internet de Marie-Christine Vergiat, Députée Européenne Front de Gauche