Intervention pour la présentation de Figen Yuksekdag et Selahattin Demirtas pour le prix Sakharov

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Je suis fière d'avoir présenté les candidatures de Selahattin Demirtas et Figen Yuksekdag pour le Prix Sakharov au nom de mon groupe, la GUE/NGL.

Voici l'intervention que j'ai prononcée en commission des affaires étrangères pour leur présentation.

Figen Yuksekdag et Selahattin Demirtas sont des symboles de celles et ceux qui luttent pour la reconnaissance des droits des minorités mais aussi des victimes de la terrible répression qui s'abat sur tous les démocrates en Turquie depuis la tentative de coup d'État raté de juillet 2016.

Ils sont kurdes et luttent depuis longtemps pour les droits des minorités kurdes en Turquie mais aussi dans toute la région, combat qui vient de nouveau d'être mis sous les feux de l'actualité après la victoire le 25 septembre dernier avec 92.73% des voix du Oui au référendum sur l'indépendance du Kurdistan en Irak.
Pour mieux comprendre la question kurde et le combat du peuple kurde, il faut faire un retour en arrière, il y a un siècle au moment des accords Sykes-Picot signés en mai 2016 qui préfigurent le partage de la région entre les colonisateurs et futures vainqueurs de la 1ère Guerre mondiale que sont la France et le Royaume-Uni.
Après la défaite des Ottomans et la victoire des nationalistes turcs, les Kurdes furent les grands oubliés de l'Histoire : la promesse faite de création d’un État kurde dans le cadre des accords de Sèvres en 1920 fut jetée aux oubliettes et le Kurdistan, doté d'une large autonomie sous l'empire ottoman, fut reparti en 4 États : l'Iran, l'Irak, la Syrie et la Turquie...
Un point commun depuis lors dans ces 4 États : partout les Kurdes y furent victimes de persécution et leurs cultures bafouées avec des alternances de cycles de résistance et de violences allant jusqu'à la lutte armée pour une partie de ces populations.
Rien ne justifie la violence même si on peut tenter d'en comprendre les clés mais rien n'est pire que la violence étatique quand elle se déchaîne de façon aveugle contre des populations entières, des populations civiles, des femmes, des enfants.
Les Kurdes de Turquie ont payé un lourd tribut en ce domaine dont la pire période fut sans doute celle de la dictature militaire dans les années 1980 : des dizaines de villages rasés, des centaines de personnes furent assassinés, des milliers d'autres arrêtées, torturées sans compter les milliers de déplacé-e-s.  Nombre de personnes au Kurdistan sont toujours marqués par les stigmates de cette période.
En 2002, nombre d'entre eux ont fait confiance à Recep Tayyip Erdogan qui leur avait promis la reconnaissance de leurs droits culturels et la Turquie a connu alors une certaine accalmie y compris l'ouverture d'un nouveau processus de paix dans lequel les députés du BDP et notamment Selahattin Demirtas ont joué un rôle essentiel.
Ce processus a été brutalement interrompu en avril 2015 à la veille des élections de juin 2015 au cours desquelles le HDP, rassemblant avec les Kurde d'autres minorités de Turquie, a obtenu le score inattendu de 13 % des voix. Nombre d'observateurs considèrent que c'est la clé de l'évolution des relations de Recep Erdogan avec les Kurdes.
Un nouveau cycle de violence s’est alors enclenché et depuis la situation n'a cessé de se détériorer. Plusieurs villes kurdes ont été placées sous couvre-feu. Certaines même ont été pour tout ou partie détruites dont Sûr, la vielle ville de Diyarbakir. Plus de 800 morts ont été dénombrés dont des femmes et des enfants y compris en bas âge.
C'est dans ce contexte qu'en mai 2016, l'immunité parlementaire de 59 parlementaires dont celle des 55 députés du HDP a été levée. Donc plusieurs semaines avant la tentative de coup d'État.
Cette immunité parlementaire a été levée de façon collective et globale sans que les députés aient pu présenter un semblant de défense, ni même qu’ils sachent vraiment ce qu’on leur reprochait tant la procédure a été rapide.
Tout ceci a été condamné par la Cour européenne des droits de l'Homme et également par notre Parlement. Ceci est évidement contraire à l’État de droit dont les parlementaires que nous sommes doivent être les garants.
Les Kurdes, et en particulier leurs élus, ont ensuite été parmi les premières victimes de la spirale de répression qui frappe la Turquie depuis la tentative de coup d'État ratée de juillet 2016. Quel est le rapport puisque ce coup d’État est attribué aux Gullenistes par les autorités turques.
Plus de 80 maires emprisonnés 83 de leurs 103 mairies placées sous tutelle de l’État central.
Et 13 parlementaires, dont Selahattin Demirtas et Figen Yuksekdag que nous présentons à votre vote ont été arrêtés le 4 novembre 2016 dans une sorte de coup de filet collectif.
9 sont toujours en prison aujourd'hui, plus un député du CHP.
Selahattin Demirtas et Figen Yuksekdag risquent respectivement 142 et 83 ans de prison chacun pour un nombre de chefs d’accusation invraisemblable qui vont se décliner en autant de procès.
Figen Yuksekdag est né en 1971 dans une famille turque traditionnelle, proche du MHP. Elle s'en est très tôt éloignée et s’est engagée très jeune en politique notamment comme journaliste et rédactrice en chef du journal « Sosyalist Kadin dergisi ». C’est une figure du féminisme en Turquie.
En 2003, elle est élue conseillère municipale indépendante à Adana, en 2014, elle devient coprésidente du HDP et en juin 2015, elle est élue députée de Van.
Selahattin Demirtas lui, est né en 1973. Il appartient à la minorité kurde Zaza. Il a ignoré pendant presque toute son enfance qu’il était kurde. Après quelques péripéties dans son parcours étudiant, dû à son appartenance à la minorité kurde, il a finalement pu faire des études de droit comme il le souhaitait et est devenu avocat.
Au début des années 2000, il devient l’un des principaux responsables de l’ADH (Association des droits de l’Homme), membre de la FIDH, aux côtés de son ami Osman Baydemir, à qui il succédera comme président de l’association, lorsque celui-ci deviendra maire de Diyarbakir.
Il est également fondateur d’Amnesty international à Diyarbakir.   
Il devient député en 2007 et est réélu en 2011, date à laquelle il devient co-président du BDP conjointement avec Gültan Kışanak (elle aussi aujourd’hui en prison), puis en 2014 coprésident du HDP avec Figen Yuksekdag.
La même année, il est candidat à l’élection présidentielle et arrive en 3eme position avec 9,77% des voix.
En juin 2015, il devient député d’Istanbul et est réélu en novembre.
Cette femme et cet homme ont des parcours politiques classiques comme nombre d’entre nous pourrions avoir si nous appartenions à une minorité en Turquie.
Si nous les proposons pour le prix Sakharov, c’est aussi parce qu’ils sont pour nous des symboles de la répression qui sévit actuellement en Turquie, cette répression qui a touché près de 150 000 fonctionnaires ou assimilés parmi lesquels de nombreux magistrats. Tous limogés par simple décret. Près de 50 000 personnes sont en prison parmi lesquels de nombreux journalistes ce qui fait de la Turquie la plus grande prison de monde pour journalistes.
Cette purge se fait au nom de la répression post tentative de coup d’État, au nom de la lutte contre le terrorisme et nous savons combien la Turquie en a une conception large, et elle assimile les Gulenistes, membres de Daesh et membres du PKK.
Beaucoup d’autres hommes et femmes auraient pu être nos candidats et nombre de ceux présentés aujourd’hui méritent nos suffrages (tant David.Isaak, Asia BIbi, Lolita Chavez que Pierre Claver Mbonimpa sont d’authentiques défenseurs des droits de l’Homme, dignes du prix Sakharov). Mais si nous avons choisis des parlementaires, c’est parce qu’il nous semble que le sort fait aux parlementaires doit être pour nous particulièrement sensible, d’autant plus quand ils sont des militants des droits de l’Homme comme Selahattin Demirtas ou des droits des femmes comme Figen Yuksekdag.

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